Je pense à YU

Mieux que l’approbation de la foule :

l’indignation d’un seul honnête homme

Autour d’un choc personnel vécu à la lecture d’un entrefilet dans le journal au sujet de Yu Dongyue, ce Chinois ayant payé par 17 ans de prison un geste iconoclaste durant les événements de Tiananmen, celui d’avoir jeté de la peinture sur le portrait de Mao, Carole Fréchette a écrit une pièce inspirée de ses propres questionnements sur le militantisme, le sacrifice et l’incidence des gestes de révolte sur les vies individuelles et le destin collectif.

Carole Fréchette a inventé une sorte d’alter ego, Madeleine traductrice pigiste qui tombe par hasard sur la nouvelle de la libération de Yu Dongyue, en 2006. Et elle devient obsédée par lui ! Au point de remettre tout à plus tard : ses traductions pour le gouvernement ; ses cours privés de français à une immigrée chinoise Lin ; le rangement de son appartement où elle vient d’emménager ; sa vie sociale… Car Madeleine est toujours seule jusqu’au jour où un voisin débarque chez elle avec un colis postal à son attention. Tout les sépare. Lui est doux, manuel et très réaliste. Elle est révoltée, intellectuelle et utopiste.

Enfermée chez elle, presque misanthrope, Madeleine souhaite s’ancrer dans le monde à travers le destin lointain de ce jeune révolté d’une autre époque, incapable pourtant d’aider son prochain immédiat. Elle refuse de donner à l’étudiante chinoise Lin les leçons de français qu’elle lui avait promises, et résiste à se lier avec son voisin Jérémie. Jouant sur la relation de distance entre cette femme touchée par l’Histoire, mais incapable de vivre la sienne, Carole Fréchette raconte sa remise au monde grâce au lien qu’elle développe avec deux êtres engagés dans leur existence: au présent pour Jérémie, qui sacrifie sa vie pour son fils malade, et au futur pour Lin, qui a choisi une vie tournée vers l’avenir en quittant la Chine.

Le texte de Carole Fréchette comporte trois aspects particulièrement fascinants.
Le premier c’est la capacité à restituer les univers intimes des personnages qui doivent composer avec une époque où tout semble à vau-l’eau. à commencer par leur propre vie.
Le second est constitué par cette capacité à situer ces personnages dans la grande machine de l’Histoire où chacun, recroquevillé dans sa petite bulle protectrice, se trouve confronté à l’Autre, si loin et si différent soit-il.

Finalement, le troisième  réside dans cette habilité à mettre cette matière au service d’un questionnement où le politique rejoint l’existentiel et l’identitaire : dans un pays en perpétuel devenir qui n’en finit plus de noyer sa quête d’identité et de sens dans une passive dérive d’indifférence, Carole Fréchette défie l’immobilisme ambiant et montre ceux qui, à tort ou à raison, ont  eu le courage d’assumer leurs choix.